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LES PREMIÈRES ANNÉES


Arthur Burdett Frost est né le 17 janvier 1851, à Philadelphie, l'un des dix enfants de Sarah Ann Burdett et de John Frost, professeur de littérature, historien et biographe. De ses neuf frères et sœurs, seuls deux survécurent - l'une, (Sarah Annie), devint écrivain, l'autre (Charles), devint éditeur.

A quinze ans, il entrait au service d'un graveur, qui ne daigna pas lui laisser toucher un bois pendant six mois, puis déclara qu'il n'avait aucun talent pour le dessin.
Marqué par ce premier jugement professionnel, Frost s'était résigné à faire de la lithographie son métier, quand un de ses amis lui suggéra d'illustrer un recueil d'anecdotes amusantes écrites par l'écrivain Max Adeler.

Publié en 1874 avec près de 400 gravures sur bois d'A.B.Frost, Out of the Hurly-Burly ("Sorti duTohu-Bohu") connut un succès immédiat. Il s'en vendit plus d'un million d'exemplaires au final. La carrière de Frost était lancée.


A.B. Frost (1851-1928)
from A.B. Frost, by H.C. Bunner
Harper's New Monthly, 1892


  LA TRADITION DU LIVRE ROMANTIQUE



Out of the Hurly-Burly (1874)
de Max Adeler et A.B. Frost



Ce premier travail professionnel lève un coin du voile sur la personnalité graphique d' A.B. Frost à ses débuts. Dessinant directement sur les bois, l'autodidacte a adopté un style semi-réaliste avec quelques incursions vers le grotesque. Les gravures des images de Out of the Hurly-Burly sont réalisées à la va-vite, par des mains différentes, certaines assez maladroites. Mais plus que le style même, ce qui nous intéresse, c'est le travail hautement imaginatif et fantaisiste d'incrustation de 400 dessins dans un texte typographique.

Par bien de côtés, ce premier livre fait penser au Doré des Contes drolatiques, au Grandville de Gulliver et de Petites Misères de la Vie Humaine . Le sujet "fourre-tout" de ce dernier livre ressemble d'ailleurs à celui d'Adeler : Grandville y transformait une simple chronique comique des vexations de la vie quotidienne en un manuscrit facétieusement illuminé ; on retrouve dans le Out of the Hurly-Burly de Frost la même impertinence, la même façon provocatrice d'ouvrir maintes fenêtres visuelles au creux d'un paragraphe, jouant avec la taille et la multiplication des images dans la page, comme si ces assauts figuratifs partaient d'une prolifération incontrôlée.

 

Dans sa profusion même, Out of the Hurly-Burly fait apparaître une donnée psychologique importante, la graphomanie, qui est comme le symptôme précurseur de la bande dessinée.




Töpffer aussi souffrait de ce "priapisme du crayon" - tout comme McCay, Outcault, Hergé ou Moebius et d'autres grands noms de la BD.

S'il y a de la bande dessinée, déjà, dans Hurly-Burly (comme il y en a, nous le pensons, dans les Petites Misères ou dans Un Autre Monde de JJ Grandville, ou encore dans l'Omnibus et le Table Book de Cruikshank, ou dans Les Voyages en Zig Zag de Töpffer -toutes œuvres qui ne relèvent pourtant pas de la séquence d'images-, c'est dans cette logique acceptée et jubilatoire de la répétition graphique, qui est une condition nécessaire pour que la bande dessinée existe...





... car s'il n'y avait pas de plaisir dans la multiplication et le grouillement des formes, la bande dessinée n'existerait pas.



Out of the Hurly-Burly (1874) et ses proliférations d'images...


Out of the Hurly-Burly (1874)




Les Contes Drolatiques de Balzac, illustrations, G. Doré (1855).

 

 

 

 

 

 

Petites Misères de la Vie Humaine de JJ Grandville et Old Nick (1843).












(Deux ouvrages typiques du livre illustré romantique.)

 
  HARPER'S BROTHERS & COLLABORATION AVEC LEWIS CARROLL

Harper's Brothers était l'un des fleurons de l'édition américaine : derrière l'imposante façade à colonnade du building, des centaines d'ouvriers spécialisés travaillaient sur sept étages, composant, préparant et imprimant des magazines et des livres tirés par centaines de milliers d'exemplaires sur les presses Adams du sous-sol.

Pour l'illustration des livres et périodiques, le procédé le moins coûteux était la gravure sur bois, reportée sur plaque électrotype.
Harper and Brother était une maison solide... 120 ans après, certains de ses magazines, comme Harper's Bazar, existent toujours.

Charles Parson, le directeur artistique, avait lui-même été lithographe et peintre. Depuis quelques années il s'employait à rassembler autour de lui des dessinateurs de grande qualité.
Frost rejoignait un groupe qui allait s'enrichir avec les années et jouer un rôle central dans cette période aujourd'hui identifiée comme l'Âge d'Or de l'illustration américaine.

Parmi les membres les plus prestigieux de ce groupe se trouvaient E.A. Abbey, C.S. Reinhardt, J.W. Alexander, Howard Pyle, Thomas Nast, E.W. Kemble, Frederic Remington et bien entendu, A.B. Frost lui-même.


La façade de Harper's Brothers,
à l'époque où Frost y travaillait.

Sur les quatre premières années de travail de Frost chez Harper's nous disposons de peu de renseignements. Sinon qu'à l'évidence, le jeune dessinateur autodidacte désirait rattraper les années d'apprentissage artistique manquant à sa formation initiale, et continuer à progresser.

En 1877-78, il part en effet à Londre pour une année d'étude et de travail auprès des meilleurs héritiers de la grande tradition de la caricature anglaise. Il en revient avec une commande prestigieuse : le célèbre auteur d'Alice au Pays des Merveilles l'a contacté personnellement pour réaliser les illustrations d'un recueil de poèmes intitulé Rhyme ? and Reason?



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La collaboration entre Frost et Lewis Carroll sera longue et semée d'embûche. Le livre ne sortira qu'en 1883, après cinq ans de va et vient entre l'écrivain et le dessinateur.
Cela n'empêche pas Rhyme? and Reason ? d'être un des premiers vrais succès artistiques de Frost.

Peu après Carroll et Frost publieront un deuxième livre : A Tangled Tale.

En l'espace de quatre ou cinq ans, Frost a déjà illustré une dizaine de livres, Lewis Carroll l'a choisi pour remplacer le grand John Tenniel, il côtoie les meilleurs professionnels de son temps cher Harper's Brothers.


Rhyme ? and Reason ? (1883)
de Lewis Carroll et A.B. Frost.




  L'ACADÉMIE DE PENNSYLVANIE / ILLUSTRATION ET PEINTURE


Malgré toutes ces preuves de succès, au retour de son voyage en Angleterre, Frost s'inscrit à la Pennsylvania Academy of the Fine Arts en 1878, pour étudier avec le peintre Thomas Eakins.
Il semble que Frost ait connu Eakins au moins depuis qu'il s'était inscrit au Club de Dessin de Philadelphie en 1874, pour étudier le dessin de nu sous la direction du jeune peintre.

Eakins avait la trentaine, c'était un homme de son temps, un naturaliste, qui se servait de la photographie comme d'une source d'information incontournable, et inventait des manières inédites d'appliquer cette technologie dans le champ artistique.

A l'époque où Frost s'inscrit à l'académie où il enseigne, en 1878, les étonnantes séries d'instantanés publiées par Muybridge, fascinent particulièrement Eakins. Nous reviendrons sur ce lien, à propos des comics de Frost.


Nous n'avons pas encore évoqué le handicap physique du dessinateur : quand il choisit les couleurs de ses tableaux, Frost doit se faire aider par ses proches car il est daltonien.

Ce trait va se révéler utile dans le contexte technique de l'époque.
Sa peinture est celle d'un peintre qui ne voit qu'en niveaux de gris -mais avec quelle finesse de perception !

Son daltonisme lui permet aussi de lire toute photographie (noir et blanc, évidemment) comme une représentation fidèle de sa réalité perceptive.
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First Release of Pheasant c. 1895. collect. particulière
from The A.B. Frost Book, Henry M. Reed, Wyrick & Co, 1993.
Une peinture typiquement " daltonienne " de A.B. Frost.

Cette particularité qui l'amène parfois à un véritable hyperréalisme avant la lettre, jouera un rôle évident dans son travail d'illustrateur de reportage dans les différentes revues avec lesquelles il collabore dans les années 1880.


Cape Breton, Harper's New Monthly Magazine, 1886.
Illustration de Frost, typique de son travail "sérieux "
d'illustrateur dans les magazines de l'époque.

Durant cette période, les graveurs sur bois pouvaient effectivement reproduire des photographies ou des dessins en utilisant les mêmes techniques de tramages, si bien qu'il est parfois difficile de différencier les types de documents.

Mais nous allons voir dans les chapitres qui suivent que cet aspect du réalisme photographique n'est qu'une facette, parmi beaucoup d'autres, de l'influence générale de la photographie sur le dessin de narration, à l'époque où Frost débute dans le métier.